Pour une France robuste

La robustesse plutôt que la naïveté

La souveraineté ne consiste pas à tout produire, mais à ne dépendre de personne en particulier sur l’essentiel. Le monde qui vient est instable, conflictuel, non coopératif. Continuer à rechercher la performance au moindre coût est une illusion dangereuse. Je défends une France robuste : capable d’anticiper les crises, de diversifier ses dépendances, de dire non quand c’est nécessaire. Produire mieux, relocaliser des filières stratégiques, sécuriser l’énergie, l’alimentation et l’industrie, c’est une assurance collective. La souveraineté a un coût, mais l’impuissance en a un bien plus élevé. Être souverain, c’est retrouver des marges de manœuvre dans un monde dur.

« L’impuissance coûte plus cher que l’indépendance. »

Vous plaidez de plus en plus pour une France « robuste » plutôt que simplement « performante ». Quelle est votre définition de cette robustesse ?

La robustesse, c’est le refus de la fragilité choisie. C’est admettre que pour rester libre, il faut savoir payer le prix de la sécurité.

Ma méthode repose sur trois piliers, ce que je nomme « le triangle de robustesse » :
 1. Anticiper nos vulnérabilités.
 2. Diversifier nos partenariats.
 3. Localiser les productions stratégiques en France et en Europe, en premier lieu les energies décarbonées.

Ancienne ministre de l’Industrie, de l’Énergie et de la Transition écologique, j’ai mis en œuvre cette vision dans mon action : plan France 2030, gigafactories de batteries, relocalisation des semi-conducteurs, accélération des énergies renouvelables et du nucléaire.

Pourquoi ce changement de vocabulaire ? Est-ce un aveu que le modèle de mondialisation actuel a échoué ?

Ce n’est pas un aveu d’échec, c’est un constat de lucidité. Pendant trente ans, l’Occident a cru à une « mondialisation heureuse » où l’optimisation des coûts était la règle d’or. On achetait au moins offrant, souvent à l’autre bout du monde, en oubliant que la dépendance est une faiblesse politique.

Aujourd’hui, le monde est devenu instable, parfois franchement hostile. La crise du Covid et la guerre en Ukraine nous ont servi d’électrochocs. La « performance » à tout prix nous a rendus fragiles.

La robustesse — concept qui s’inspire de chercheurs comme Olivier Hamant — c’est l’inverse de la naïveté : c’est admettre que pour rester libre, il faut savoir payer le prix de la sécurité. Être robuste, c’est être capable de tenir bon quand le système craque.

C’est pour cette raison que j’ai fait de la France robuste le fil directeur de mon action, du plan de réindustrialisation que j’ai défendu comme ministre de l’industrie, à la relance du nucléaire en France et en Europe, en passant par les Plans sobriété et les investissements dans l’économie circulaire et les industries vertes.

Vous dites que la souveraineté ne consiste pas à « tout produire ». N'est-ce pas contradictoire avec le discours sur la réindustrialisation ?

Bien au contraire. Prétendre que nous allons tout fabriquer, de la petite cuillère au smartphone, sur notre sol, ce serait mentir aux Français. Et nous le ferions à un coût qui ne serait pas compatible avec leur pouvoir d’achat. Cela s’appelle de l’autarcie, et l’autarcie mène à l’appauvrissement.

La vraie souveraineté, c’est de ne dépendre de personne sur l’essentiel. L’essentiel, c’est l’énergie, l’alimentation, la santé, le numérique et l’intelligence artificielle et les technologies de rupture.

Produire des batteries électriques à Dunkerque, des principes actifs pour les medicaments sur la plateforme chimique de Roussilon ou des semi-conducteurs à Crolles, ce n’est pas du protectionnisme de repli, c’est une assurance collective. Quand j’étais ministre de l’Industrie, j’ai vu de près ce que signifie dépendre d’un seul fournisseur étranger pour un composant critique. C’est cette expérience qui nourrit ma conviction : il faut sécuriser nos chaînes de valeur stratégiques, pas tout rapatrier.

Les Français, dont le pouvoir d’achat est une des premières préoccupations, doivent-ils s'attendre à payer plus cher pour cette « robustesse » ?

Soyons francs : l’indépendance a un coût. Produire avec des normes sociales et environnementales élevées chez nous coûte plus cher que d’importer des produits fabriqués dans des conditions épouvantables à l’autre bout du globe.

Mais posez-vous la question inverse : quel est le coût de l’impuissance ? Quel a été le coût de ne plus avoir de masques en 2020 ? Quel est le coût de l’explosion des prix du gaz quand on dépend d’un dictateur ?

L’impuissance coûte infiniment plus cher que la souveraineté. Le « quoi qu’il en coûte » du Covid — plus de 200 milliards d’euros — c’est le prix de trente ans de fragilité choisie. Chaque crise subie nous coûte davantage que la prévention.

Mon rôle de responsible politique, c’est de bâtir en France et en Europe un cadre législatif qui protège nos filières et qui redonne des marges de manœuvre à la France dans un monde dur.

Concrètement, comment le « triangle de robustesse » se traduit-il dans les politiques publiques ?

Mon triangle de robustesse repose sur trois piliers :

  1. Anticiper : nous devons cartographier nos vulnérabilités. On ne peut pas découvrir une dépendance au moment où la crise éclate. C’est le travail que j’aiengagélorsque j’étais au ministère de l’industrie pour préparer le Plan de relance et le Plan France 2030.
  2. Diversifier : si nous ne produisons pas en France, nous devons sécuriser des partenariats avec des alliés fiables. La robustesse, c’est ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier. C’est le sens des accords que nous avons conclus avec l’Australie sur les terres rares, ou avec le Canada sur les minerais critiques.
  3. Produiremieux :c’est mon combat majeur, par exemple pour les énergies fossils, parce que la France dépend à 99 % d’importations pour s’approvisionner. Chaque réacteur nucléaire, chaque installation de géothermie ou d’hydroélectricité, chaque éolienne ou panneau solaire, supplémentaire est un pas vers la fin de cette dépendance. La transition écologique n’est pas un luxe d’écologiste : c’est un projet de souveraineté face au dérèglement climatique et géopolitique. Et on peut appliquer la même grille de lecture à l’alimentation, aux composes électroniques, à la santé, ou à l’intelligence artificielle.
Vous parlez de « dire non ». Est-ce la fin de la coopération internationale ?

Au contraire, c’est la condition d’une coopération saine. On ne respecte que ceux qui peuvent dire non. Si vous êtes totalement dépendant de votre fournisseur, vous n’êtes pas son partenaire, vous êtes son sujet.

En redevenant robustes, nous redevenons un acteur qui compte en Europe et dans le monde. C’est ainsi que nous pourrons défendre notre modèle social et nos valeurs environnementales — non pas en les imposant, mais en prouvant qu’ils fonctionnent.

On nous dit que la souveraineté est un luxe ? Moi je dis que la dépendance, c’est la ruine… et ce sont toujours les mêmes qui paient l’addition. Oui, la robustesse a un prix. Mais regardez le prix de trente ans de fragilité choisie. Dites-moi qui a fait la meilleure affaire ?

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