Interview Gaz d’aujourd’hui. « Le vrai sujet c’est de baisser les coûts, pas de se livrer à un combat vain entre renouvelables et nucléaire »

Entretien.

Ancienne ministre de la Transition énergétique, aujourd’hui députée EPR du Pas-de-Calais et co-directrice du programme du candidat Renaissance à la présidentielle Gabriel Attal, Agnès Pannier-Runacher revient pour Gaz d’aujourd’hui sur les ambitions et moyens qui seront mobilisés par l’ancien Premier ministre pour accompagner la transition énergétique en cas de victoire en mai prochain. 

Propos recueillis par Laura Icart 

Dans son plan Mesmer II présenté mercredi, Gabriel Attal évoque un objectif de +10% de consommation d’électricité en 2028 ?

Aujourd’hui, nous produisons autour de 550 TWh d’électricité et nous en consommons presque de 100 de moins. L’objectif serait d’augmenter de 50 TWh notre consommation électrique pour remplacer une partie du gaz et du pétrole que nous importons. Quand on substitue de l’électricité aux carburants, on baisse la facture d’énergie des ménages et on améliore directement leur pouvoir d’achat. 

Autre point important : Gabriel Attal s’est engagé pour les cinq prochaines années à ne pas augmenter la fiscalité de l’électricité. Et si nous avons de la marge pour la baisser, nous le ferons volontiers. 

Ce point est essentiel car on entend des rumeurs que l’objectif serait à terme d’augmenter les taxes. Rien n’est moins vrai. Rappelons qu’aujourd’hui le gaz naturel fossile importé du noir du monde est taxé deux fois moins que l’électricité bas carbone que nous produisons en France.

Quels sont les instruments mobilisables aujourd’hui pour arriver à une baisse de la facture d’électricité ?

Avec les réformes engagées ces dernières années, nous sommes déjà capables de proposer des prix très compétitifs aux industriels electrointensifs pour une partie de notre électricité nucléaire. Nous souhaitons le faire plus largement. Par ailleurs, il devient de plus en plus intéressant de mieux faire correspondre la consommation avec la production. Ainsi, pendant une grosse partie de l’été, nous sommes capables d’avoir des périodes où le coût marginal de production de l’électricité est quasi nul. Cette question de la flexibilité  change la donne. Il faut aller beaucoup plus vite vers des heures « super creuses » et des heures « super pleines ». Nous avons en France des entreprises très compétentes sur ce sujet du pilotage de la consommation et Linky est déjà déployé partout. Il y a évidemment un volet informatique important, mais le bénéfice potentiel est tellement énorme qu’il faut y aller.

Les acteurs des énergies renouvelables critiquent de manière unanime les « stop and go permanent » dans leurs filières ? Quel est votre avis ?

Ils ont absolument raison ! L’instabilité, notamment sur le solaire avec les annonces récentes concernant le S21, le S4 ou le S6 crée le doute sur la parole de l’Etat.  Ce doute augmente le coût des financements des nouveaux projets et fragilise les milliers d’emplois français de la filière photovoltaïque. Cette redéfinition brutale des contrats demandée par le Rassemblement national fait le jeu des fossiles et le jeu de Poutine. 

Vous employez beaucoup l’expression « neutralité technologique ». Qu’est-ce qui est vraiment important derrière ce principe ?

C’est un principe d’action très fort. Plutôt que de se livrer à un combat vain entre renouvelables et nucléaire, le vrai sujet c’est de baisser les coûts et de regarder chaque type de production pour ses mérites propres : combien ça coûte à produire, combien ça émet decarbone et quelles sont les retombées économiques pour le pays quand on fait un projet. Chaque projet doit apporter un triple dividende : un coût compétitif, des des emplois en France et une baisse des émissions de co2. Le meilleur mix énergétique est composé de différentes technologies, dont on sélectionne les meilleurs projets car tous les projets ne se valent pas : on peut produire avec des écarts de coûts de un à cinq sur un projet photovoltaïque. De même, vous ne pouvez pas proposer une installation très loin du réseau et exiger ensuite que l’Etat finance sans discuter tout ou partie du raccordement. A l’inverse, sélectionner les meilleurs projets de chaque technologie permet de faire baisser les prix, de renforcer les filières et de mieux nous protéger environnementalement.

Pour le dire simplement nous voulons produire davantage, plus vite et moins cher.

Vous promettez de stabiliser les aides et de préfinancer les projets : êtes-vous prêt à sanctuariser un budget pour la géothermie sur tout le prochain quinquennat ? 

Pour développer la géothermie, nous voulons simplifier les aides et préfinancer les projets. Il faut formaliser une véritable feuille de route. J’avais commencé à le faire comme ministre, mais cela a été arrêté avec la dissolution. L’enjeu c’est la structuration de la filière : les entreprises qui font les forages, les compétences de foreurs, l’accompagnement et la stabilisation des aides. Rien que cettestabilisation  des règles constituerait une avancée. Sur le préfinancement, notre idée est simple. Pour les projets de chauffagede géoénergie qui permettent de baisser la facture par rapport au gaz, il faut préfinancer les collectivités locales et rembourser avec les économies réalisées.

C’est le principe du leasing ?

Oui. C’est le principe du leasing, dans la même lignée que celui sur les pompes à chaleur que j’avais préparé avant de quitter le gouvernement, élargie ici à la géothermie. La Caisse des dépôts est bien positionnée pour accompagner ce type de projets. Il y a aussi un problème de compétences disponibles pour réaliser les projets, ainsi que des questions de permis et d’autorisations. Nous avons probablement imposé des contraintes excessives par rapport à ce qui se pratique dans d’autres pays européens.

Quel est le principal frein sur la géothermie ?

Il existe des paramètres réglementaires qui pourraient libérer les projets. Et puis la  géothermie est une énergie méconnue. Dans l’esprit des gens, pour le chauffage, c’est souvent soit le gaz, soit la pompe à chaleur. La géothermie n’est pas spontanément intégrée dans la réflexion alors qu’elle peut apporter une véritable réponse.

Plus largement, beaucoup de responsables politiques ne raisonnent qu’en termes de dépenses et de subventions. Nous, nous raisonnons en termes économiques et avec une logique d’investissement. C’est peut-être le message sur lequel je voudrais insister. Travailler à baisser le coût de production de l’énergie bas carbone par rapport aux énergies fossiles, c’est rendre les projets autoporteurs.  Ça ne coûte rien à l’État ! Ce qui coûte en revanche, c’est les délais de réalisation des projets : chaque mois perdu augmente le coût des projets. C’est pour cela qu’il faut arrêter de changer les réglementations tous les jours, desserrer et simplifier les contraintes qui font perdre du temps. Je propose de travailler sur les procédures d’autorisation et sur la visibilité au niveau réglementaire et budgétaire. Dire dès le départ que nous ne toucherons pas à la hausse de la fiscalité dans les cinq ou dix ans qui viennent, c’est sécuriser les entreprises qui veulent se décarboner.

Comment peut-on faire baisser le coût des projets renouvelables en France qui sont en moyenne 30% plus cher qu’en Allemagne par exemple ?

Les derniers appels d’offres allemands ont fait sortir de l’éolien autour de 50 euros le mégawattheure. C’est en dessous du coût de notre nucléaire historique. 

Je suggère de travailler avec les producteurs sur une logique de portefeuille : regarder le prix historique de leurs contrats, les prolonger de plusieurs années supplémentaires au prix d’une baisse du coût du MWH. Nous, nous sortons plutôt aux alentours de 80 euros. Il n’y a aucune raison fondamentale à cet écart. Nous avons le même droit de l’environnement, les mêmes directives européennes et des coûts salariaux relativement comparables. La différence vient de l’accumulation des contraintes inscrites successivement dans la loi par ceux qui ne veulent pas des énergies renouvelables et qui ont inventé toutes sortes de contraintes nouvelles. À force, les projets deviennent beaucoup plus difficiles à réaliser. Et à la fin c’est le consommateur qui paie ! C’est cela que nous voulons changer : passer à une logique où la compétitivité des projets pilote davantage nos choix.

Sur les Certificats d’économie d’énergie (CEE) , le débat est aujourd’hui très polarisé ?

Le problème, ce n’est pas le dispositif des certificats d’économies d’énergie lui-même. C’est la manière dont il est géré. Aujourd’hui, rapporté au litre de carburant, on arriverait à un coût théorique de 14 ou 15 centimes. C’est inacceptable. Relancer le marché des CEE ferait baisser leurs coût de moitié, tout en finançant des projets qui baissent directement la facture des Français comme le leasing sur les voitures électriques, ou les pompes à chaleur. Surtout ceux qui vous disent que la suspension des CEE aurait un impact demain de l’ordre de 15 centimes sur les prix à la pompe mentent. Ce montant est théorique. Il n’y a aucune automaticité et ça aussi on ne l’entend pas beaucoup. 

Pas question pour vous de remettre en cause les CEE ?

Non. C’est désormais le seul dispositif qui permet de sortir les Français de leur dépendance aux fossiles. Faut-il attendre d’enchaîner cinq crises fossiles pour le comprendre ? Bien sûr qu’il faut contrôler et suivre correctement les CEE. Il faut s’assurer qu’à tous les niveaux de décisions, les acteurs concernés tiennent leurs engagements notamment lorsqu’il existe des fraudes, mais ne pas casser l’instrument. C’est d’ailleurs précisément parce que les CEE ne sont pas suffisamment utilisés que leur coût facial a augmenté.

Le sujet de la flexibilité est de plus en plus prégnant.  Politiquement, allez-vous la porter davantage ?

Oui, politiquement, nous allons le porter. J’ai déjà produit plusieurs contributions sur ce sujet. Mais il faudra également réussir à l’expliquer au grand public : comment la flexibilité permet de faire baisser le coût de l’électricité. Certaines entreprises ont commencé à faire des propositions offensives sur le sujet. Il faut que l’État revient précise rapidement sa doctrine. Il y a donc une question de vitesse. Et il y faut anticiper la question des équipements connectés. Je veux de l’interopérabilité et du pilotage. On ne peut pas se retrouver dans une situation où, parce que vous avez un chauffe-eau d’une certaine marque, vous ne pouvez pas le piloter avec l’application d’un autre fournisseur. Il faudra aussi construire une vision européenne et éviter de choisir de mauvais standards. Il faut privilégier des standards qui favorisent les industriels européens.

Sur les minerais et la souveraineté, faut-il davantage exploiter le sous-sol français ?

C’est indispensable d’avoir une meilleure connaissance de nos ressources. Sur l’hydrogène blanc, par exemple, je reste dans une logique de neutralité technologique. J’ai signé des arrêtés d’exploration, mais rien ne prouve aujourd’hui que l’extraction d’hydrogène natif sera compétitive ou ne s’accompagnera pas, de fuites problématique de méthane. Donc il n’y a pas de dogme : si la technologie délivre ce qu’elle promet, on la prend. Sur les ressources minières, j’avais lancé en 2023 un travail destiné à établir une cartographie du sous-sol français. L’objectif était de savoir où nous avions du lithium, du tungstène, ou d’autres ressources. Aujourd’hui, sur beaucoup de sujets, nous ne savons pas précisément ce qu’il y a dans notre sous-sol. La deuxième consistera à déterminer ce qui est économiquement exploitable.

Les essais sur certains gisements de lithium ne sont pas convaincants économiquement. En Alsace, cela peut être plus prometteur parce que l’extraction est  couplée à la géothermie, avec un modèle qui valorise plusieurs usages. Nous devons aussi chercher des alternatives aux matériaux et développer la sobriété. Et surtout, au niveau européen, il faudrait parvenir à une logique où les matières qui entrent sur notre territoire ne ressortent plus sous forme de déchets ou de ressources perdues. Il faut pouvoir réemployer, recycler, remettre sur le marché les matières premières. Il faut construire toute la chaîne de valeur européenne. Les projets viendront si nous les rendons économiquement crédibles.