Le dérèglement climatique n’est plus une abstraction

Extrait : En cette période de remise en question de l’écologie – le fameux « backlash écologique » –, la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, défend l’idée d’une écologie populaire et territoriale. En mobilisant tous les opérateurs de l’État et en accordant davantage de souplesse d’action aux élus locaux, en première ligne face aux dérèglements climatiques et aux inquiétudes de leurs administrés.
La rigueur budgétaire menace-t-elle la transition écologique dans les territoires ?
Cette dynamique repose avant tout sur des projets de territoires, et il en existe une multitude. Ce qui me frappe, quand j’échange avec les maires, c’est de voir à quel point leurs projets sont concrets : ça concerne le quotidien des habitants, que ce soit la rénovation thermique d’une école, l’amélioration de la qualité de l’alimentation dans une cantine ou la renaturation d’une zone.
Il est assez frappant de voir se développer, au niveau national, un phénomène de « backlash écologique », avec des remises en question des politiques en cours et des positions quasi hystériques, tandis que dans les territoires, les projets se multiplient et les habitants en demandent plus. Par exemple en matière de sobriété énergétique, qui est désormais une attitude assez bien ancrée. Les citoyens s’intéressent aux enjeux écologiques, qui touchent de façon concrète leur quotidien. Et forcément, les maires s’en emparent.
A tel point que tous les maires, quelle que soit leur couleur politique, font de l’écologie ?
Exactement. Parce que la rénovation d’une école, ça n’a pas de couleur politique. Tous les élus l’ont bien compris, ce sont eux qui payent la facture énergétique de leur commune, et qui se rendent compte que ce qui est bon pour la planète peut aussi être bon pour leur budget. Les parents sont également ravis de voir que l’école est plus agréable, plus chaude l’hiver et plus fraîche l’été. Et puis c’est aussi ce type de projets qui concrétise bien un mandat, qui lui donne du sens. Certains élus, qui se préparent à partir pour un troisième mandat, me disent que la part des projets liés à l’écologie est passée de 10% à 50 % de leur budget depuis leur premier mandat. Et ça, c’est une vraie nouveauté.
Pensez-vous qu’il y a une fracture entre les problématiques des parlementaires et celle des élus locaux ?
Je pense que le débat à l’Assemblée nationale est particulièrement clivant, parce qu’on est dans un moment politique où chaque groupe politique veut affirmer son identité politique. A cela s’ajoute une forme de « trumpisation » des esprits à droite. Certains vont essayer de pousser un avantage électoral en faisant du « populisme écologique », en vue des élections interne à leurs partis – chez les Républicains, en particulier – ou en vue de l’élection présidentielle. Ces échéances induisent des prises de position plus clivantes.
Et puis au niveau international, il existe aussi une remise en cause de l’écologie. Elle est liée au fait que nous sommes en train d’entrer dans le dur, avec des épisodes climatiques extrêmes qui frappent de plus en plus de pays avec des dégâts considérables. Le dérèglement climatique, ce n’est plus une abstraction.
Ces événements extrêmes ne devraient-ils pas plutôt provoquer une prise de conscience des citoyens ?
Ils créent une anxiété diffuse, car beaucoup ont le sentiment que nous sommes sans solutions. Et pourtant, beaucoup a déjà été fait. Qui sait que nous avons baissé nos émissions de gaz à effet de serre de 22 % ces sept dernières années, sans sacrifier notre croissance, ni déstabiliser la société ? Tout l’enjeu, aujourd’hui, est de montrer qu’il existe des solutions sur un grand nombre de sujets, qu’elles vont nous permettre de faire des économies et bénéficier à toute la population. C’est le cas de la rénovation thermique, qui réduit les factures énergétiques, apporte du confort et réduit les émissions de gaz à effet de serre. Ce n’est pas juste un sujet écologique, c’est un sujet de pouvoir d’achat et de qualité de vie.
La difficulté actuelle est de relier une politique de transition écologique, qui paraît abstraite, à des réalités concrètes à l’échelle des territoires. D’avoir une écologie populaire, de montrer que l’écologie est au service de la souveraineté du pays. Quand nous produisons de l’énergie bas carbone en France, nous ne sommes plus dans les mains de pays comme la Russie, les États-Unis ou de l’Algérie comme pour la fourniture de gaz. Quand nous réemployons des appareils électroniques et les recyclons, nous réduisons notre dépendance aux pays producteurs de métaux critiques. C’est un vrai bénéfice pour la collectivité et au passage, ça crée de l’emploi tout en réduisant notre empreinte environnementale.
L’écologie va-t-elle fleurir dans les programmes des candidats aux prochaines élections municipales, ou disparaitre ?
Je pense que c’est une opportunité énorme et je souhaite mobiliser les opérateurs de l’Etat pour permettre à tous ceux qui ont une ambition municipale d’utiliser les outils qui montrent à la fois l’impact du dérèglement climatique à l’échelle des territoires, et les solutions pour y faire face.
Cela concerne par exemple la protection les populations contre des risques de submersion marine ou d’inondations, ou l’amélioration du cadre de vie avec la création d’espaces verts et de zones végétalisées qui feront baisser la température là où il y a des îlots de chaleur. Nous disposons d’une boîte à outils extraordinaire, et je souhaite que les futurs maires s’en emparent pour identifier les actions qui correspondent à leurs propos politiques, et surtout, qui répondent aux besoins de chaque territoire, en étant dans le concret.
Pouvez-vous nous donner un exemple de ce que pourront faire vos opérateurs ?
Avoir des informations cartographiées pour aider les maires dans l’aménagement de leurs communes. Je l’ai fait pour lesénergies renouvelables. Je veux le faire sur l’adaptation au changement climatique. L’Institut Géographique National (IGN) met à disposition des cartes sur la submersion marine et le recul du trait de côte, ce qui permet aux élus littoraux de voir tout de suite les zones de risque et de s’emparer de manière très concrète de ces sujets-là. De la même manière, le Cerema est capable de vous dire, partout en France, où sont les îlots de chaleur urbains. Un maire peut ainsi rapprocher cette carte de celle de ses EHPAD ou de ses écoles, et mettre des actions en place. J’ai par ailleurs lancé une première série de diagnostics et de recommandations sur 100 territoires représentatifs de la diversité géographique de la France. L’idée, c’est d’aider les élus locaux avec des cas d’école et de leur donner confiance pour passer à l’acte. S’en emparer, c’est valorisant pour eux, vis-à-vis de leurs habitants. Ils peuvent aussi s’appuyer sur le retour d’expérience d’autres collectivités, savoir combien ça coute, combien de temps les projets réussis ont nécessité.
Parlons du fonds vert, un outil clé pour les collectivités mais qui a été raboté en 2025. Quelles seront ses priorités ?
Le fonds vert est un outil qui a plusieurs qualités. Il est simple, fongible, multi-objet, et s’adapte aux besoins de chaque collectivité locale, en mettant rapidement à disposition les crédits. L’année 2025 a permis une nouvelle avancée avec le fonds climat territorial. Une circulaire a récemment expliqué comment il serait mis en œuvre. Il nous reste encore à définir la répartition des crédits, mais l’idée est que 200 M€ soient délégués au bloc communal pour financer les actions de leur PCAET, sans avoir de nouveau dossier à faire valider. On conjugue efficacité, simplicité et rapidité.
J’ai aussi souhaité, avec François Rebsamen, soutenir notamment deux sujets prioritaires. Tout d’abord l’adaptation au changement climatique. Ensuite, la réhabilitation des friches : ce sont des projets coûteux que les collectivités ne peuvent mener seules. Sur d’autres enjeux comme la lutte contre les fuites d’eau dans les réseaux ou la rénovation thermique, il est possible de faire sans ou avec peu de subventions publiques car ces actions génèrent des économies futures sur lesquelles les maires peuvent compter.
Pour la rénovation thermique des bâtiments publics, l’enveloppe a été un peu revue à la baisse, dans la mesure où j’ai obtenu à la Caisse des dépôts d’augmenter de 2 milliards d’euros ses prêts aux collectivités, avec des taux très avantageux.
Et puis il y a une série de plus petites enveloppes, concernant le vélo, le recyclage, etc.
Que pensez-vous de la proposition de loi sénatoriale qui vise à revoir à la baisse les ambitions du zéro artificialisation nette (ZAN)?
Je veux rappeler le sens de cette politique. Il n’a jamais été question de ne plus avoir de projets de développement mais il faut partir d’un constat : en France on artificialise plus qu’ailleurs. Or, l’artificialisation se fait au dépend de nos terres agricoles ; elle constitue donc une menace pour notre souveraineté alimentaire. Par ailleurs, la réduction de l’artificialisation a pour but de mieux se protéger contre la violence des événements climatiques. On a vu les conséquences d’une sur-imperméabilisation dans une région comme Valence en Espagne. Les inondations ont eu des conséquences dramatiques. Certains élus l’ont bien compris. Notamment des présidents de régions qui nous disent que, même si ça n’a pas été facile, ils ont fait le travail. Ils ne veulent plus qu’on revienne en arrière et qu’on déstabilise leur travail réalisé avec les communes. Il faut écouter ce que nous disent les élus qui se sont emparés de ce sujet.
Quel va être la position du gouvernement, pour le suivi de ce texte ?
Nous allons essayer de revenir à des choses simples : poser des jalons intermédiaires et des objectifs car toute politique a besoin de jalons, et donner de la souplesse aux élus locaux, parce qu’on ne peut pas fixer une règle nationale uniforme pour les 35 000 communes. N’essayons pas non plus de tout mettre dans la loi et faisons confiance aux élus locaux et aux préfets pour l’appliquer avec une marge de souplesse. Il faut enfin de la cohérence sur l’ensemble de nos politiques, afin que notre fiscalité, nos aides et notre accompagnement en ingénierie facilitent justement la réutilisation des friches, plutôt que d’artificialiser de nouvelles terres.
Que dire des zones à faibles émissions qui, à l’heure où je vous parle, ont été supprimée en commission, lors de l’examen du projet de loi simplification ?
Là encore, recadrons le débat : les ZFE sont un sujet de santé publique, et non d’émissions de gaz à effet de serre, comme je l’entends ici ou là. Les derniers chiffres communiqués par Santé publique France, en janvier 2025, évoquent plus de 40 000 décès précoces par an, des mois d’espérance de vie perdue, avec des pathologies à tous les âges, de l’asthme, des bronchiolites, des accidents vasculaires cérébraux, des infarctus, des cancers, etc. C’est très sérieux et ça nous concerne tous.
D’abord, il faut rassurer et rétablir quelques vérités : là où le RN et des prophètes de malheur annoncent 13 millions de véhicules immobilisés, ainsi qu’une impossibilité de rentrer dans les grandes villes, en réalité, il n’y a que 650 000 véhicules Crit’Air 3 concernés et pas de sanctions prévues en 2025. Fracturer la population française, jouer sur les peurs des plus précaires, alors que ce sont eux les premières victimes de la pollution de l’air, c’est non seulement irresponsable, mais c’est du cynisme le plus crasse.
Pour autant, le gouvernement n’est ni sourd, ni aveugle. Le dispositif suscite des craintes et des interrogations auxquelles il faut absolument répondre avec les maires. Pour cette raison, nous proposons de recentrer sans ambiguïté le dispositif sur les deux seules agglomérations qui enregistrent des niveaux de pollution supérieurs aux seuils réglementaires en matière de particules fines et de dioxyde d’azote, à savoir aujourd’hui Paris et Lyon. Partout ailleurs, les collectivités locales seront libres d’agir comme elles le souhaitent.
Par ailleurs, je veux m’assurer que les petits rouleurs, qui contribuent peu à la pollution, puissent continuer à circuler. La loi prévoyait bien des dérogations mais il faut les clarifier et rassurer. Pour ceux qui ne peuvent pas se passer de leur voiture polluante, il faut se concentrer sur les aides. Des aides sous condition de ressources existent déjà, dans le Grand Paris par exemple (jusqu’à 10 000 euros pour une voiture neuve avec le bonus de l’Etat, ou 5000 euros pour une voiture d’occasion), mais elles ne sont pas forcément connues. Je vais aussi relancer, en septembre,le leasing social et je veux réserver une part de cette offre aux zones en dépassement. À la fin, la question posée est aussi celle des mobilités douces et de la manière dont on peut aider les maires à les développer. En tout cas, personne ne doit être laissé sans solution.
Que vont devenir les COP régionales ?
Je vais lancer une nouvelle série de COP avec François Rebsamen, dédiées à l’adaptation des territoires au changement climatique. Les opérateurs de l’Etat ont travaillé sur les risques, territoire par territoire : inondations, îlots de chaleur, submersion marine, évolution du trait de côte, … Toutes ces informations seront fournies aux élus locaux ; ils détermineront leurs priorités d’action et pourront lancer leurs premiers projets dès la fin de l’année. Tout ne va pas se faire en une fois, l’objectif est d’initier le mouvement.