Pour une Europe gaullienne

En tant qu’ancienne cheffe d’entreprise et en tant que ministre en charge de l’industrie, j’appelle à un sursaut de l’Europe. Notre Europe doit devenir gaullienne et assumer sa puissance économique et politique.

Ma tribune pour un sursaut européen.

Tribune : « Nous ne pouvons pas laisser des acteurs qui ne jouent pas le jeu abîmer la planète et détruire des emplois en Europe »

L’Europe est née d’une nécessité politique et humaine, celle d’installer une paix durable entre des nations qui s’étaient longuement affrontées. Cette paix, six pays précurseurs ont décidé de la matérialiser dès 1950 avec la construction d’un projet industriel commun, autour des matériaux essentiels à la reconstruction européenne, le charbon et l’acier.

L’histoire de l’Europe s’écrit dans ce dialogue entre des idéaux politiques partagés et des projets économiques communs qui matérialisent cette union politique. En politique, comme en économie, l’Union européenne (UE) décline ses valeurs d’ouverture, de pluralité, de progrès et de coopération. En politique comme en économie, l’UE a vocation à défendre, vis-à-vis de ses partenaires, une relation équitable fondée sur des règles du jeu partagées pour le bénéfice des populations.

Et pourtant, les peuples européens doutent des atouts de la construction européenne. Délocalisations industrielles, destruction d’emplois, pertes de savoir-faire, dépendance accrue aux importations extra-européennes… La réalité économique d’une concurrence mondiale exacerbée a entamé la confiance que les Européens avaient dans leur travail et leur place dans la société, dans la capacité de l’UE à défendre la place de l’Europe dans le monde, et laissé des cicatrices sur les idéaux politiques qui nous réunissent. Il faut dire que, depuis plusieurs décennies, et malgré l’ensemble du chemin parcouru pour construire l’Europe de l’intérieur, notamment au travers du marché unique, nous avons fait preuve de naïveté vis-à-vis de l’extérieur.

Un marché ouvert, mais exigeant

Nous ne sommes ni sourds ni aveugles face à des pratiques qui dérogent largement aux exigences commerciales, sociales et environnementales que nous nous fixons pour nous-mêmes. Il est urgent de restaurer concrètement des conditions équitables de concurrence en Europe. Les pratiques de dumping, les subventions des Etats étrangers aux acteurs privés nationaux, la non-prise en compte des externalités négatives environnementales dans les prix faussent la concurrence.

Nous ne pouvons pas laisser des acteurs qui ne jouent pas le jeu abîmer la planète et détruire des emplois en fragilisant des acteurs européens qui, eux, respectent les règles du jeu dont l’Europe peut être fière. Nous voulons un marché ouvert, mais un accès au marché exigeant, avec les mêmes règles du jeu pour tous.

Plusieurs décisions doivent nous permettre de rétablir rapidement l’équité pour les entreprises européennes et lutter contre cette concurrence déloyale. Prendre en compte les externalités négatives, et en particulier l’impact climatique de nos modes de production, constitue l’un des enjeux premiers du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui permettra de faire payer aux entreprises, pour des produits venus des pays extérieurs à l’Europe, le véritable prix du carbone.

Ce dispositif, que nous promouvons de longue date, figure en bonne place dans la proposition de la Commission européenne « Fit for 55 » [pour atteindre une baisse d’au moins 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030] et dans nos priorités pour les travaux communs à venir. Il nous appartient de l’adopter au plus vite en Europe, en veillant à ce qu’il réponde à ses objectifs pour tout notre tissu industriel, notamment d’aval et exportateur, au-delà des secteurs pilotes.

Servir nos idéaux

Soyons également résolus à exiger la réciprocité. Inscrivons dans nos marchés publics la nécessité pour nos partenaires d’ouvrir en retour leurs marchés publics, et utilisons pleinement la logique de réciprocité que permettent le cadre européen et celui de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en matière de commande publique. Autre proposition : lorsqu’une situation abusive est avérée, utilisons les instruments de défense commerciale, comme nous l’avons fait dans l’acier, dans l’aluminium, et dans le siliciure de calcium. C’est ce que font, sans se poser de questions, nos partenaires et concurrents chinois ou américains.

Enfin, nous devons renforcer notre capacité d’action contre les pratiques déloyales. La Commission européenne a proposé un règlement contre les distorsions causées par les subventions étrangères. Ce texte est une clé pour la compétitivité de notre économie européenne. Il nous permet d’imposer des mesures réparatrices aux entreprises bénéficiant d’aides qui faussent la concurrence en créant des distorsions : prêts à taux d’intérêt nul, financements à perte, garanties illimitées, financements d’exportations non conformes…

Ce règlement mettrait fin à la possibilité pour des pays tiers d’utiliser nos règles à leur avantage et à notre détriment. Mettons ce point au cœur de l’agenda du Conseil sur la compétitivité et incitons le Parlement européen à s’en saisir sans attendre, pendant la présidence française de l’Union européenne !

A nous de recréer ensemble les conditions d’une Europe qui croit en son destin ! La philosophie économique de l’Europe n’est pas une doxa figée, elle doit évoluer pour servir nos idéaux : une Europe capable de protéger les Européens et de faire rayonner ses valeurs. Moins de naïveté, c’est plus d’Europe !

Agnès Pannier-Runacher est ministre déléguée chargée de l’industrie

Retrouvez cette tribune sur le site du quotidien Le Monde.